D'UN MUR A L'AUTRE /

From Wall to Wall

 

Production : 2011

Time 9:35 mns

Living Art Vidéo

with Valérie Parisot

Music Frédéric Alvernhe

Realisation K Zibaut

Voix off K Zibaut 

 

She knows it by heart, there are four steps from one wall to the other. Then seven to the window. But one day, her space shrinks… Who are those “they” keeping her imprisoned?

 

 

Texte original : "Monologue pour fille dans pièce carrée"

D'un mur à l'autre, il y a quatre pas.
De la porte à la fenêtre, il y a sept pas et demi. La fenêtre…. La fenêtre est interdite. J'aimerais bien rester collée contre la fenêtre. Ils seraient furieux. Je devrais déjà être contente qu'il y ait une fenêtre. Elle est un peu haute pour moi. Mais elle est là.
Elle est là pour me dire qu'il y a autre chose. Au delà des murs. Au delà de la porte marron. Et de la fenêtre. Je n'entends plus de bruit. Je pourrais peut –être me rapprocher d'elle. Ils n'aiment pas que je regarde. Je regarde quand même. Quand il n'y a pas de bruit.
Oh ! j'aperçois une fille avec un sac rose, un très grand sac de toile rose, qui traverse sur le passage piéton. Elle est jolie.  Moi aussi, je suis jolie. Avant, on me disait souvent que j'étais jolie. C'est agréable. Ca fait du vent très doux qui souffle à l'intérieur. Ca fait sourire. Je me disais 'je suis jolie', et tout allait bien.  Mais je ne sais plus. Je dois ressembler à un vieux balai, un balai à poussière, à poils longs et gras. Je ressemble peut-être à un chien mouillé, le genre qui ne fait même plus pitié tellement il est sale et abîmé.  Le genre que l'on chasse à coup de pieds. C'est vrai, les chiens abîmés trimballent une tristesse insupportable. Ils ont de grands yeux tout tristes, aucune rancune, un paquet d'amour à l'intérieur, un coeur gros comme ça. Mais ils ont une allure minable, sordide. On ne peut pas aimer un chien minable. Même s'il a de l'amour à revendre, à exploser. On préfère qu'il sorte du paysage. On le chasse vite. S'il le faut, à coup de pieds.
 
Si je ressemble à un chien mouillé, si je ne suis plus jolie, il vaut mieux que je reste ici, oubliée.  Je ne veux pas recevoir en plus des coups de pieds. J'ai eu ma dose. Il n'y a pas de miroir ici. Je ne peux plus me voir. J'ai bien tenté de me regarder sur le fer du lit. En vain. Il y a bien trop de graffitis. C'est tout gribouillé. Ca m'a fait un peu de lecture, au début. C'est un peu décousu. Mais ça tient compagnie, les mots perdus. J'ai imaginé leurs histoires.  Je n'ai pas été très inspirée.
Je ne suis plus jolie. Je le sais. Je sens mes cheveux pendre de chaque côté. Mes cheveux bruns, longs pèsent lourdement sur mes épaules. Ils sont bien les seuls à rester épais. Le reste de mon corps se décharne, se déplume, se désincarne. Mes cheveux s'imposent . Matière de beauté. Je rêve de les coiffer avec une belle brosse ronde.  J'ai déjà vu de très belles brosses très grosses, très chères, dorées, en poils de porc et pic. Elles sont exceptionnelles pour faire briller les cheveux épais. J'y pense tous les jours . Je voudrais une belle brosse dorée.
J'aime entendre que je suis jolie. Toutes les filles ne sont pas jolies. Moi, oui puisqu'on me l'a dit. Avant d'être ici.
 
Ici, ils ne disent rien. Rien d'autre que 'Reste ici !'  ou  'Pousse toi de cette fenêtre' ou 'dors'. Mais rien sur moi.
 
Je n'ose pas leur demander comment je suis. Je n'ose pas. Ils sont si étranges. J'ai l'impression qu'ils ne me voient pas. C'est mieux. J'aurais peur de leurs pensées, s'ils me voyaient, jolie, et tout, ici, enfermée.
C'est très petit ici. J'ai compté plusieurs fois. D'un mur à l'autre, il y a quatre pas. De la porte à la fenêtre, il y a sept pas et demi. Je ne me suis jamais trompée. Il n'y a pas un pas de plus jusqu'à la fenêtre. Il faut onze pas pour traverser la rue en face. Il y a un homme au feu. Il va traverser. Je compte.
 
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept..
 
Sept pas pour traverser le passage clouté..  Il doit avoir de grandes jambes!  Il faut faire de très grands pas pour traverser la rue en sept pas !  Sept pas, c'est la distance de ce mur à celui-là !
 
Je ne fais jamais de grands pas quand je mesure les distances de la pièce. Sinon, l'espace deviendrait encore plus petit.
 
Un, deux.
 
Voilà, maintenant, en deux enjambées, je suis à la porte. Seulement deux enjambées… C'est déprimant. Ce n'est rien du tout. Deux enjambées. Il y a à peine le temps de respirer. C'est un caveau. C'est une mort. Deux enjambées. C'est inimaginable. J'ai peine à le croire.
 
 J'étouffe rien que d'y penser. "
K. ZIBAUT





 

© Karine Zibaut

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